L'article suivant est un éditorial.
Il semble bien qu’il soit dans la nature éternelle de l’être humain d’avoir une fascination quelque peu morbide pour les catastrophes, de ne pouvoir en détourner les yeux, de s’enthousiasmer pour le sujet jusqu’à les ressusciter régulièrement sur des supports divers et variés. En ce moment, en avril 2012, alors que l’on fête le centième anniversaire de la catastrophe, il est quasiment impossible de ne pas tomber sur l’histoire du Titanic sous une forme ou sous une autre. Cet anniversaire est marqué par une réédition du film à succès de James Cameron en 3D, par des expositions dans des musées, par une minisérie télévisée en quatre parties, par une véritable avalanche de livres et même par une série de timbres émis par Postes Canada.
L’histoire du naufrage du Titanic le 15 avril 1912 présente suffisamment de facettes pour alimenter notre obsession pour encore de nombreuses générations, peut‑être même jusqu’à ce que l’épave qui gît au sud‑est de Terre‑Neuve soit mangée par la rouille et ne devienne rien de plus qu’une partie indiscernable des fonds marins. Au‑delà de la réminiscence de l’anecdote tragique et d’un regard historique porté sur la société édouardienne dans laquelle elle s’est inscrite, l’épisode du Titanic nous parle également de sujets intemporels tels que l’inégalité entre les classes, l’empreinte et les limites de la technologie, la volonté de puissance, la cupidité, la corruption et le sacrifice. Bref, il contient tous les éléments d’un drame exceptionnel.
En son temps, le Titanic était le plus grand objet en mouvement jamais conçu des mains de l’homme. Construit à partir des toutes dernières technologies disponibles, il avait la longueur de quatre pâtés de maisons. La coque était fabriquée à partir de plaques d’acier de 2,5 centimètres d’épaisseur jointes par 1 200 tonnes de rivets. Le navire était divisé en 16 compartiments par 15 cloisons étanches transversales. Douze portes, également étanches, pouvant être actionnées manuellement ou à distance depuis le pont, séparaient les compartiments. Vingt‑neuf chaudières et cent‑cinquante‑neuf foyers devaient être alimentés par un flux régulier de charbon pour que les dynamos et les machines à vapeur du navire continuent de fonctionner. Certains ont suggéré que Dieu aurait lui‑même placé l’iceberg fatal sur la route du Titanic, pour punir l’homme de son hybris démesurée. D’autres considèrent que la confiance absolue dans la technologie du navire a constitué l’un des facteurs explicatifs d’une succession de prises de décision fautives la nuit où le navire a coulé : on a ignoré les avertissements de glace épaisse, le paquebot a poursuivi sa route à pleine vitesse pour respecter l’horaire, on s’en est remis à une observation à l’œil nu plutôt que de munir les guetteurs de jumelles et le navire a continué à toute vapeur droit devant après la collision, laissant l’eau se précipiter à l’intérieur avec un débit plus important encore à travers l’entaille créée dans le flanc de l’immense bâtiment.
On a beaucoup écrit et beaucoup glosé à propos de l’orchestre qui a continué à jouer pendant que le vaisseau coulait; toutefois, on oublie souvent de mentionner que le personnel technique est resté à son poste sous les ponts, permettant à l’éclairage et aux treuils électriques de continuer à fonctionner pour que les passagers puissent s’échapper. C’est à ces hommes que les 700 survivants doivent la vie. Ces techniciens, comme les musiciens de l’orchestre, étaient empreints du stoïcisme de la société édouardienne à laquelle ils appartenaient. Les mœurs de l’époque étaient fondées sur des comportements exigeant des qualités de noblesse, de sacrifice et d’honneur ou, tout au moins, d’en préserver l’apparence. Que Joseph Ismay, président de la White Star Line, après avoir aidé plusieurs femmes et enfants à embarquer dans un canot de sauvetage, se soit lui‑même assis sur le dernier siège disponible qui serait autrement resté vide, est apparu comme une manifestation scandaleuse d’égoïsme. Ce sera un geste qu’il regrettera pour le restant de ses jours, se sentant tellement honteux que, peu importe ce qu’il réaliserait à l’avenir, son attitude continuerait à le hanter. De fait, il finira reclus, démissionnera de sa présidence, évitera toutes les fonctions publiques et refusera à tout jamais d’évoquer le Titanic après avoir témoigné lors de l’enquête. L’acte de Joseph Bruce Ismay n’a sûrement été que l’un des nombreux autres comportements répréhensibles qui se sont manifestés cette nuit‑là, alors que chacun devait agir tiraillé entre son devoir et son instinct de conservation.
Le naufrage du Titanic a donné naissance à une quantité incroyable de mythes, notamment l’idée bien ancrée qu’il aurait été vendu comme « insubmersible ». En fait, l’appellation de « Titanic insubmersible » n’est apparue qu’après la catastrophe, lorsque Philip Franklin, un dirigeant de la société propriétaire de la White Star Line, a déclaré, en apprenant le naufrage : « Je croyais, en fondant mon opinion sur l’avis des experts les plus compétents, qu’il était insubmersible. » Les médias se sont saisis de l’idée et ont désormais évoqué le Titanic comme s’il avait été vanté comme insubmersible, alors qu’en vérité, les magazines spécialisés en parlaient comme d’un navire « quasiment insubmersible ». De même, l’« Insubmersible Molly Brown », de son vrai nom Margaret Tobin Brown, une femme originaire d’Hannibal dans le Missouri, n’a gagné son surnom en référence au Titanic qu’après sa mort. On dit d’elle qu’elle a ramé pendant 7 h 30 sur un canot de sauvetage où elle avait trouvé refuge avec d’autres passagers, jusqu’à ce qu’ils soient tous récupérés à bord d’un autre navire. Molly était une rameuse expérimentée et elle a vraisemblablement joué un rôle pour que le canot puisse rejoindre le Carpathia, arrivé sur les lieux du naufrage plus de trois heures après la disparition du Titanic; toutefois, il est probable que son comportement et ses exploits héroïques fassent également partie de la légende du Titanic.
Notre obsession apparemment inextinguible pour le Titanic et la mythologie qui l’entoure a débuté dès 1912, lorsque la société édouardienne a transformé la tragédie en triomphe, en créant un récit fait d’héroïsme et de comportements exemplaires dans lequel le capitaine a coulé avec son navire et l’orchestre a continué à jouer pour apaiser l’angoisse des passagers et les réconforter alors qu’ils faisaient face et allaient succomber à une mort horrible.