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Thèse laurentienne

La thèse laurentienne est une théorie influente de l’histoire canadienne. Elle a été élaborée par plusieurs historiens au début et au milieu du 20e siècle. Elle postule que le développement du Canada est le fruit de l’exploitation économique des principales ressources (p. ex., la fourrure, le bois, le blé, etc.) par une classe marchande établie dans les grands centres le long du fleuve Saint-Laurent et des Grands Lacs. Ce système permet la création d’une économie de marché à la fois transatlantique et transcontinentale. La thèse laurentienne exerce une influence majeure sur les historiens de l’après-Deuxième Guerre mondiale.

Contexte

L’historien Donald Creighton est étroitement associé à la thèse laurentienne. Il l’expose dans son ouvrage le plus connu, The Commercial Empire of the St. Lawrence, 1760-1850 (1937). Le concept repose sur la théorie des principales ressources, élaborée par un ami proche de Creighton, l’économiste politique Harold Innis. Dans son ouvrage The Fur Trade in Canada (1930), ce dernier soutient que le développement du Canada est marqué par l’exploitation de ses principales ressources, comme la fourrure, le bois, le blé, etc., qui sont exportées vers des économies plus avancées. Cela contribue à la représentation stéréotypée des Canadiens comme étant « des scieurs de bois et des porteurs d’eau ». Il avance également que l’évolution du Canada est façonnée par l’exploitation de ressources particulières à une époque donnée.

Dans les années 1920, Harold Innis élabore en collaboration avec W.A. Mackintosh la théorie des principales ressources. Cependant, leurs conclusions divergent quant à l’avenir du Canada. Mackintosh croit que le Canada évoluera vers une économie industrialisée mature basée sur l’extraction des ressources. Innis, lui, craint que le Canada ne devienne économiquement dépendant des grandes économies et, par conséquent, subordonné à celles-ci. Ce débat reflète les tensions qui marquent le développement du Canada entre la Confédération et la Deuxième Guerre mondiale. Le pays s’étend de l’est vers l’ouest en tant que colonie britannique axée sur l’exploitation des ressources, tout en s’intégrant du nord au sud avec les États-Unis sur les plans industriel et commercial.

Concepts connexes

La thèse laurentienne remet en question deux autres idées dominantes utilisées depuis la fin du 19e siècle pour expliquer le développement de l’Amérique du Nord. La première est la thèse de la frontière de l’historien américain Frederick Jackson Turner. Elle soutient que la disponibilité des terres non encore colonisées (la frontière) entraîne la croissance et le développement rapides des États-Unis. La deuxième est le continentalisme, l’idée selon laquelle le Canada et les États-Unis, en tant que voisins sur le continent nord-américain, sont destinés à une intégration plus étroite du nord au sud. Le concept de destinée manifeste, la croyance américaine selon laquelle les États-Unis occuperaient inévitablement toute l’Amérique du Nord, découle de la pensée continentaliste.

Thèse Metropolitan-Hinterland

La thèse Metropolitan-Hinterland, qui oppose la métropole et l’arrière-pays, est un concept apparenté et similaire à la thèse laurentienne. Elle est élaborée dans les années 1920 par N.S.B. Gras, historien économique canadien et professeur de commerce à Harvard. Elle décrit les relations historiques entre les villes et leurs régions périphériques comme étant caractérisées par un déséquilibre de pouvoir fondé sur l’exploitation, qui favorise les grands centres.

Dans la thèse laurentienne, les grands centres autour du fleuve Saint-Laurent et des Grands Lacs, soit Montréal, Québec, Ottawa et Toronto, sont les « métropoles » (l’empire of the St. Lawrence, selon l’expression de Creighton).

Critiques

Une critique importante à l’égard de la thèse laurentienne est qu’elle néglige le fait que les peuples autochtones occupent l’Amérique du Nord depuis des dizaines de milliers d’années. Ceux-ci développent leurs propres relations économiques et politiques, des systèmes complexes de gouvernance et de commerce, ainsi que des réseaux de transport et de communication. Tout cela existe avant l’arrivée des Européens. Cette occupation revêt une grande importance, bien que souvent négligée, dans le développement colonial de l’Amérique du Nord. (Voir aussi Nouvelle-France; Amérique du Nord britannique.)

W.L. Morton est un détracteur de la thèse laurentienne. Dans une allocution de 1946 intitulée « Clio in Canada: The Interpretation of Canadian History » (publiée dans la revue University of Toronto Quarterly), il met en garde contre le risque d’exploitation culturelle et régionale du Canada. Cette perspective donne naissance à des concepts connexes, tels que la théorie de la dépendance et l’idée selon laquelle certains secteurs de l’économie canadienne tireraient profit de leur statut de « succursales » du marché américain. (Cette attitude est répandue dans l’industrie cinématographique canadienne au cours de la première moitié du 20e siècle. C’est la raison pour laquelle le Canada fait partie du marché intérieur américain des salles de cinéma depuis les années 1920.)

L’ouvrage de J.M.S. Careless, Canada: A Story of Challenge (1953), s’appuie également sur l’approche de Morton. L’auteur porte toutefois une attention particulière à la différenciation régionale et à la thèse Metropolitan-Hinterland. De ce point de vue, on peut discerner les prémices de l’aliénation de l’Ouest canadien, de nombreux habitants des provinces des Prairies ayant le sentiment d’être exploités au profit des « élites laurentiennes ».

(Voir aussi Théorie des principales ressources; Thèse Metropolitan-Hinterland; Thèse de la frontière; Ressources naturelles au Canada; Villes de ressources primaires au Canada.)